NY 11

En fait, je suis allé m’installer dans le salon, où j’avais giflé et réveillé la mamie.
J’ai fermé les yeux, et j’ai écouté. Alexandra chantonnait toujours. J’ai repris en sifflant de plus en plus fort.
« C’est la vie, say the old folks, it goes to show you never can tell »
Pas de réaction.

J’ai chanté du coup, de plus en plus fort. Elle a fini par m’entendre.
« C’est la vie », say the old folks, it goes to show « you never can tell »
Non. c’est la vie et on ne peut jamais savoir.
Elle s’est tue brusquement.
Moi j’ai continué.
J’ai entendu ses pas dans l’escalier. Chaque marche grinçait sous ses talons. Elle est arrivée dans le salon, restée en tenue de ville, forcément, pieds nu ou en pantoufle, le vieil escalier se serait tu sinon.
Le carillon de l’entrée a sonné. Je me suis recroquevillé, j’ai cachet le sachet de poudre, poussé le sac plus loin sous le guéridon, et j’ai pris un vieux journal, un crayon, et une gomme qui traînaient, puis j’ai fait semblant de me concentrer sur des mots croisés.

Alexandra est allé ouvrir.
Bonjour Madame, a dit un grand flic.
– On nous signale des vagabonds dangereux dans le -j’ai pas entendu la suite :un bus est passé et deux bagnoles on pilées.
Bob était un malin dans son genre, bon plan la ruelle.
Alexandra, à la porte, expliquait que patali et patala, elle n’avais rien vu, qu’elle n’étais la que pour prendre soin de la maison de sa pauvre mère à l’hôpital, et encore, encore, encore du baratin, en escarpin.
Le flic s’est éclipsé direction la maison voisine.
Je me suis levé doucement, j’ai posé le journal, la gomme et le crayon, et j’ai fouiné un peu.
J’ai ouvert le buffet louis II.
J’ai cherché, et évidemment, au fond, j’ai trouvé. En dessous du rayon alcool que j’avais déjà visité la veuille, il y avait celui jeu.
Pas bien utilisés manifestement, poussiéreux.
Un Go, neuf : même pas déballé, des babioles, des cartes, et un échiquier.
J’ai pris une gorgée d’un vin cuit au hasard l’étage au dessus, et j’ai sorti l’échiquier.
J’ai installé le jeu sur la table basse, et j’ai triché d’entré : j’ai fait un roque en virant un fou et un cheval : Ca m’a laissé pile de la place pour un rail. J’ai ressorti mon sachet. Le flic était reparti, et Alexandra pas revenue. J’étais tranquille 2 minutes.
Pas de lame de rasoir, mais il traînait un coupe papier dans une petite corbeille sur la table basse.
Un rail sur un échiquier. Dans ma tête, ça sonnait comme « L’art de la guerre ».
J’ai aligné un peu de ce qui restait de poudre, comme j’ai pu, et j’ai tout aspiré.
Ca a re-pété dans ma tête et dans mon nez.
La partie pouvait commencer.
J’ai remis le jeu en ordre, et j’ai joué.
J’aime bien jouer contre moi.
Un coup les blancs, un coup les noirs.
A chaque fois je gagne de toute façon.
Ce jour, l’ouverture, ça serai l’italienne, j’étais speed, et je voulait attaquer vite. Après on verrait.
Les échecs, ça prends tellement la tête qu’il n’y a plus de place pour le reste, et du reste, il y en avait vraiment trop trop là, et je n’arrangeais rien.
La porte à claqué.
Le flic était parti sûr, mais embrouillé dans mes plans d’attaque de cavalier contre fou, je n’ai pas entendu rentrer Alexandra dans le salon.
– Humm
tu es revenu ?
Et ta chérie ?
– Elle dort encore, ou je m’en fous, je ne sais pas.
Elle s’est collé cotre moi, et m’a attrapé le coup, puis embrassé.
– Tu sens le sucré.
Tu parles, le vin cuit, c’est pas du déodorant.
Elle m’a réembrassé, et s’est collé plus prêt.
– C’était quoi ce truc quand je suis arrivé : la chevrolet le taxi et le mec tout rouge que t’a caché derrière la haie ?
– Rien.
– Maman doit rester à l’hôpital une semaine encore, mais après, j’ai peur qu’elle ne puisse plus vivre seule.
Et j’ai pas envie d’être ici seule non plus.
– C’est quoi ton job ?
– Éditrice, enfin assistante éditrice.
– Et toi
– Glandeur,
philosophe, physicien, rimeur, bretteur, mathématicien…
– Laisse tomber, j’ai lu Cyrano en français, et la version américaine vaut le détour.
Et puis, à part tes phrases pour fuir, tu n’es pas un grand riposteur du tac au tac.
Peut être que tu es tout, mais peut-être que tu n’es rien.
Elle m’a scotché.
Je me suis levé et j’ai cherché sous le guéridon
– Laisse tomber, j’ai sorti ton sac, mais tu ne peux pas me répondre sans ?
Je me suis rassis.
– Donne. Non, je ne sais plus. Donne le sac.
Je me suis servi, levé, et allé dans la salle de bains.
Tout était vieux, l’évier, les toilettes, les tapis de douche. Je me suis juste passé un coup d’eau sur la figure, et je me suis reniflé les aisselles : ça irai encore, malgré la sueur.
– T’es éditrice ? C’est cool, en fait, je suis pas glandeur, je suis alcoolo, maniaco-dépressif, j’écris, et personne ne veux m’éditer.
– Fait moi lire, on verra.
Pourquoi t’es revenu ici plutôt qu’à Harlem, resté avec ta chérie ?
– Je ne sais pas.
– Elle vas t’attendre.
Ca la tenaillait cette histoire de chérie, du coup, j’ai faillis parler d’Helsein, puis je me suis dit que ça ferait trop et que c’était pas très malin.
– C’est pas du genre à attendre, on est des enfants de Woodstock tu sais.
– C’est vieux Woodstock.
Elle m’a doucement remplacé la bouteille par sa main. Elle aussi faisait bien 40 degrés.
– Tu me plais tu sais.
– Tu le dis à beaucoup de monde ?
Ca y est, je devenais désagréable. Je me suis tu, et j’ai gardé et serré sa main, comme la veille, et c’était comme la veille.
J’ai laché sa main et je me suis levé : au fond du salon, il y avait un pick-up, et dessous, poussiéreux quelque dizaines de 33 tours vinyl. J’ai fouillé : j’ai fini par trouver un Chuck Berry, un original, sale et rayé, mais dessus « You never can tell ».
J’ai mis en marche, sur la bonne piste, le son et les grésillements ont empli le salon, et Alexandra a chantonné comme une demi heure plus tôt.
– « C’est la vie », j’ai dit et je suis revenu contre elle.
– Bon, je vais chercher mon ordinateur : tu liras et tu me diras ?
Je resterai si tu veux.
Elle n’a pas bougé, puis fait un oui d’un signe de tête.
– Et ta chérie ?
– Woodstock, je t’ai dis : elle vivra bien sa vie ce soir.
– Je t’attends.
Elle s’est lové dans le canapé, après avoir viré ses escarpins.
Je suis sorti, j’ai traversé la rue sans regarder, et j’ai guetté le fameux 809 de la folle.
A Harlem, je suis rentré dans notre taudis. Baby n’était pas là. J’ai pris mon ordi et je suis ressorti.
Puis je suis re-rentré aussitôt, j’ai pris une feuille et un stylo, et du scotch. J’ai collé sur la porte : « Je ne rentre pas ce soir : bises », et je suis reparti.
Dans le bus retour , il y avait une copie conforme d’Helsein : une bouffée de chaleur m’a pris au ventre, décidément, up, alcool et coke, ma psy me l’avais bien dit mais oui, ça ne faisait pas bon ménage.
Je mélangeait un peu tout, au rythme des feux, des klaxons, et des arrêts annoncés par une voix synthétique.
Les couleurs prenaient leur envol. Tout brillait. Le ciel bleu, les rouges oranges verts, les capots de voiture, les robes des passantes, les bijoux, les cheveux, le goudron. J’avais pas mes lunettes de soleil alors même que j’en aurait eu besoin la nuit. J’ai fermé les yeux, alors c’est les sons qui ont pris l’espace.

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