NY 5

Bus 809 attrapé en courant : à huit heure j’y étais, à MCE. La poubelle avait déjà été vidée, alors exit la cravate, mais la, c’était pas la DRH, c’était les seaux, et les seaux, ils s’en foutent des cravates.
3 étages, deux par deux les marches, la routine quoi, mais c’était pas la routine, j’ai pas osé aller chez Helstein direct comme mon cerveau disait, elle m’avait donné des consignes. La fille de l’accueil était aussi fatigué que la veille, mais elle au moins, elle avait changé de chemisier et d’escarpins.
– Je fais quoi la, enfin maintenant je veux dire ?
Elle m’a sourit.
Je lui ai fait un clin d’oeil que cette fois, j’aurais voulu décisif. Elle n’a pas bronché, mais elle m’a soutenu le regard et bombé la poitrine.
Elle a dit en me tendant un papier cartonné : voila vos consignes pour ce jour.
J’aurais préféré voir Helsein, mais j’avais juste un bout de carton jaune avec des listes d’adresses.
Des ascenseurs, il y en avait plein sur sa fiche.
– Le matériel est au troisième aussi, mais la première porte à droite.
prenez ce qu’il vous faut, vous savez faire non ?
Au troisième, la première porte à droite, c’était une sorte de réduit, rempli de seaux, balais, éponges, raclettes, liquides variés imbuvables. L’attirail complet, même un bleu.
Je suis redescendu avec son seau, son balai, et le reste, et j’ai pris à nouveau le 809. Direct à la 111ème, premier arrêt. Enfin direct non, il fallait changer de bus, mais c’était bien indiqué. Donc, de la 108 à la 111, j’ai pris le 805, et j’ai attendu d’arriver au 809.
Dans le 805, on aurait dit « speed »: la conductrice roulait comme une folle.
Elle s’est posée, enfin, elle a arrêté son bus devant la plaque. « Arrêt demandé » elle n’avait pas le choix mais ça risquait d’amocher sa moyenne. Elle m’a posé, enfin, je suis descendu, en tenant la main d’une mamie un peu perdue, avec dans l’autre mon balai, ma serpillière, et le reste.
J’ai serré sa main, à la mémé, parce qu’elle vacillait, lui ai demandé son adresse, et je l’ai ramené chez elle : elle l’avait son adresse, plus dans sa tête mais dans son portefeuille, enfin, à coté, sur des découpages de papiers. Bien 75 ans au compteur, mais elle était belle comme une fleur de printemps ; j’étais de plus en plus maniaque, « up », dans leur jargon de psychiatres plus space encore que les patients.
– Merci monsieur, vous voulez entrer ?
– Pas le temps, je dois bosser ce matin.
– Un autre jours alors : tenez, demain ma fille vient, on prendra un thé ?
J’ai dis « ma fois, je risque bien de repasser alors. ». J’ai regretté le « alors ».
J’ai fermé sa porte et je suis retourné dans la rue.
J’ai levé la tête. Je n’avais pas de lunettes de soleil et le ciel pour un maniaco-depressif, « up », c’est trop éblouissant, tout est trop éblouissant, même le noir.
J’ai regardé la première adresse, sur la fiche jaune.
J’étais juste en face. 805, 809: bof, ils avaient le même arrêt, et j’y étais.
J’avais les seins d’Helsein dans les yeux, et ma chérie encore dans les bras.
J’ai sonné à la porte de l’immeuble, le premier de la liste.
On m’ a ouvert, un grand black, dans un superbe costume, il faisait bien une tête de plus que moi.
Il m’a regardé, scruté même, et, a près 5 secondes il a dit :
– C’est vous la boite de lavage ?
J’ai faillit lui mettre mon poing sur la gueule : je ne suis pas une boite merde !
J’ai juste baissé la tête.
Il a vu en suivant mon regard, le seau, et le balai, et le reste, et a arrêté les questions cons.
– Bon, il faut faire tous les ascenseurs : il y en a quatre.
Faites dans l’ordre que vous voulez mais faites les quatre, avant midi, le patron attend du monde, ce serait mieux que ça soit propre, nickel je dirais plutôt.
– Oui monsieur.
Il est reparti, dans son costume gris, trop petit pour sa carrure.
J’ai regardé les ascenseurs.
J’ai posé le seau et le balai, et la sauce pour faire propre.
Jamais je ne pourrais faire ce travail, je me suis dis, je suis pas fait pour laver.
Je ferais mieux de retourner chez Hampson. Hampson, il me plaisait moins qu’Helsein, mais lui, on se connaissait du lycée.
J’ai tout posé, je me suis mis devant la porte : elle s’est ouverte, bizarre : pour entrer il fallait sonner, pour sortir, c’était automatique, et je suis reparti en laissant tout sur place.
Je suis retourné vers chez la mamie, c’était pas loin, et entre ma chérie, les seins d’Helsein, et ceux de sa secrétaire, j’étais pas obligé d’attendre sa fille le lendemain.
J’ai sonné chez elle. Rien. J’ai re-sonné. Rien.
La porte était ouverte, j’ai poussé. Ça s’est ouvert.
J’ai refermé et je suis allé sur le trottoir d’en face. Je me suis assis par terre et j’ai pris la tête dans mes mains.
Il y avait un petit vendeur. Il est passé sur la route, et il m’a tiré la veste, et m’a demandé
– Tu veux quelque chose man ?
– Oui  mec, oui. Il me faut un truc pour une mémé.
– Et pour toi ?
– Moi, on verra.
– Elle a quoi ta mémé ?
– Je sais pas elle est juste vieille et fatiguée. Mais elle ne réponds plus.
– Alors, c’est le 911 ou de la coke, avec du thé.
– J’ai pas de tel, il me reste juste à peine 40 dollars, j’ose pas retourner chez elle comme ça, et j’ai soif.
– Ben man, en face tu aura des bières, ou du vin ou ce que tu veux.
Après, t’achète ma coke, et tu la réveille ta mamie. Un téléphone, je t’en ramène un, si tu me donne 20 dollars de plus. Je suis devant l’immeuble dans dix minutes si tu veux ? Il y a un supermarket en face.
– Ca marche pour tes plans mais j’ai que 40 dollars, rappelle toi.
– Bon le tel, tiens. Mais tu es la quand je reviens mec?
Il a sorti un iphone qui marchait lui, volé sûrement 1/2 heure avant, et qu’il n’avait pas pu refourguer encore: donc à moi les emmerdes de repérage, faudrait le jeter vite.
Et il est parti sur son skate.
J’ai traversé la rue.
Tout a stoppé. Je suis entré dans le supermarket : c’était bourré de monde. Un vigile black endormi ne regardait ni les gens entrer, ni sortir.
J’ai cherché le rayon alcool. Les bouteilles de Jack Daniels étaient protégées par un système d’alarme, sauf une, je l’ai pris, et j’ai traversé tranquillement la queue de caisse avec, comme si je venait de payer. Je suis sorti. Le vigile dormait toujours, et le fric, je le gardais pour la coke du petit.
Salut Irène, la, vraiment, à la prochaine.
Dans la rue les gens étaient tous avec leur téléphone.
J’ai pensé à maman.
J’ai ouvert la bouteille, et j’ai bu une grande rasade. Ce coup, j’ai même pas regardé autour, j’étais pas rasé, sale, presque un clodo, les clodos tout le monde s’en fout.
C’était chaud et bon. Plus sucré que l’Écossais de la veille et plus du coin.
Et je me suis mis à penser.
C’est con, mais a force d’écrire sur un clavier, la nuit, quand je pense, j’écris avec les mains
Quand je bois c’est pareil, si je m’affale.
Je tape sur de l’imaginaire, sur mon mon ventre ou en l’air.
Un jour sur mon ordinateur , j’ai vérifié, les yeux fermé. J’ai juste pris le clavier bien en face, je l’ai regardé cinq secondes j’ai fermé les yeux, et j’ai tapé : un poème : 50 touches de lettres et chiffres à peu près, un clavier quoi.
C’était correct, ce que j’ai tapé, à quelques touches près.
J’écris en aveugle, de toute façon, ce n’est pas moi qui vais aux touches, c’est elles qui obéissent. Les nuits, quand mon baby dort et que je n’y arrive pas, je me pousse pour ne pas la réveiller et je compose. Et je pense et je tape, nulle part, ou plutôt dans le ciel.
Et ça bouge vite.
Ma psy m’a dit :
– Dans ces cas la respirez.
Ce cas la, c’était juste un autre poème.
Je me suis re-assis sur le trottoir, j’ai repris une rasade et j’ai attendu le petit.
Elsein, franchement, je kiffais. Pourquoi Elsein elle revenait sans arrêt ? La secrétaire, la joggeuse, les filles, du vent, mais Elsein, toujours à me crever les yeux. Et je venais de me griller au premier ascenseur à laver.
J’ai reprit une autre rasade, ça faisait trois.
Et j’ai tapoté des haikus sur mon ventre, juste pour elle. Mais quoi ? On drague une future déjà ex patronne ? Alors j’ai arrêté de pensé et juste respiré, comme elle dit la psy, sur ce trottoir doucement, en fermant les yeux, la main serré sur le sac de ma bouteille.
Le gamin est revenu. Il m’a tapé sur l’épaule.
Je lui ai filé les quatre billets de dix : il m’a filé un gramme de coke dans un sachet.
– La mémé, tu ne lui en donne pas trop, de coke, et tu appelle le 911 si tu vois qu’elle flanche. Allez, salut, je rode toujours pars la, mets mon numéro dans ton tel. Il me l’a donné mais je l’ai laissé faire, les iphones j’y comprends rien.
– J’ai mis Bob, c’est pas mon nom, et demain ça marchera plus mais au milieu du merdier de ce petit con, tu me retrouvera d’ici la si tu as besoin. Le tel est plein de contacts : d’ici qu’il sonne…
Il est parti, avec sa casquette à l’envers, sur son skate.
Je me suis relevé : le sachet dans une poche, un tel dans l’autre, le sac kraft à la main et je suis retourné chez la mamie. La porte était restée ouverte, j’avais du mal refermer.
Elsein me hantait à nouveau : plus de respiration, de l’excitation, donc elle revenait.
Et mon bébé qui dormais sûrement encore.
Je suis rentré.
Elle étais dégagé sur son canapé la vieille, souffle court yeux fermés, narines exorbitées, verte. J’ai pris le tel, et j’ai fait le 911. J’ai raccroché de suite. J’ai cherché la cuisine, trouvé, trouvé tout. Casserole pour l’eau, théière, thé en sachets dans le buffet, sucre, j’avais la coke. J’ai allumé la cuisinière, mis l’eau dans la casserole, et j’ai laissé chauffer.
Je suis retourné dans le salon.
Ma mamie respirait toujours, maintenant couché en vrac sur son canapé.
Il me fallait encore quelques minutes.
J’ai mis les sachets lipton dans la théière et j’ai laissé infuser.
Je suis retourné voir dans le salon : ma mamie respirait encore, mais moins fort, moins vite, un souffle juste. Ma mamie… Je me sentais investi du pouvoir divin de lui redonner vie, comme Jésus avec Lazare. J’ai repris mon sac et une gorgée. Il buvais Jésus ? Oui sûrement, avec le coup des noces, il avait pas transformé du vin en eau, aux dernières.
J’ai trouvé 2 bols, et un plateau d’argent sur le vieux buffet louis 11. J’ai pris la coke et j’ai fait 2 rails sur le plateau. J’ai attendu que les sachets infusent et j’ai servi le thé.
Puis je lui ai foutu une claque.
– Réveille toi !
Une autre claque.
On (je) ne mets pas de gifle à des mamies, sauf si elle sont en train de disparaître.
– Réveille toi merde !
Elle a ouvert les yeux.
Elle a ouvert les yeux encore, s’est relevée doucement du fond de son canapé.
Elle s’est assit, doucement encore.
Je lui ai servi le thé, et j’ai amené le plateau.
– Du sucre avec ton thé ?
– Non merci.
Sur le plateau, les rails, ils étaient superbes, après quelques verres, je ne tremble plus.
– Respire, enfin, aspire ce truc par le nez, ça ira plus vite pour te mettre d’aplomb.
Ta fille a laissé des pailles pour le coca dans la cuisine, ou c’est toi, je ne sais pas, sinon mets cette poudre dans le thé, mais ça ira moins vite. Après tu fais le 911, et ils prendrons soin de toi, moi, je n’irais pas plus loin, je me tire.
Elle avait des yeux magnifiques : verts cernés de bleu foncé.
Mais effarés, perdus.
Alors je lui ai dit :
– Tu fais ça :
J’ai pris une paille et je lui ai montré.
Ca a pété dans ma tête.
J’ai dis :
– Fait pareil : c’est simple, tu aspires fort.
Elle a fini son thé. Elle m’a regardé comme pour dire « vous êtes sûr ? », et puis elle s’est penché, a pris l’autre paille, et a fait comme moi. Elle a eu un gros frisson et ça l’a remis debout sérieux.
– Bon maintenant, tu fais le 911.
– J’ai pas l’argent pour l’hôpital.
Ses yeux brillaient maintenant.
– J’en ai pas non plus, et ça, la poudre magique, c’était déjà mes derniers 40 dollars alors.
Elle s’est levé. J’ai cherché un peignoir, il était juste la, sur une patère. Je l’ai couverte.
– Tu vas te démerder ?
– Oui jeune homme.
Mais revenez donc demain, pour ma fille.
– Je vais plutôt…
Et puis, j’ai pas osé: elle tenait presque debout, le reste de la coke, ça l’aurai tué.
J’ai demandé le teléphone de sa fille.
Elle m’a dit :
– C’est dans le carnet, la.
Je suis allé à coté.
Sur son bureau il y avais bien un agenda, j’ai cherché et puis je me suis dit qu’il valait mieux directement demander le prénom de la fille, et son téléphone. Je suis revenu .
– C’est quoi son prénom ?
– Alexandra.
Elle s’est a nouveau affalé.
J’ai cherché.
A, A, A
Alexandra:, j’ai supposé que c’était le bon. J’ai gueulé « Alexandra ?
– Oui
Ok, un numéro et une adresse. Je suis revenu dans la chambre. J’ai remis du thé dans la tasse de la mamie, elle était restée assise mais elle vacillait. Une gifle de plus. Comment vous vous appelez ? Buvez !
Elle s’est relevé, et a pris la tasse : manifestement, la coke, c’était pas un bon plan, mais le 911, moi, j’étais pas capable.
Je me suis refait un rail et j’ai allumé la dernière clope qui me restait.
Après, je sais plus.
Je suis retourné dans l’entrée, ou il y avait le téléphone. J’ai tapé le numéro de l’agenda. J’ai appelé.
– Allo ?
– Allo ?
– Bonjour Alexandra, je suis chez votre mère, il faut faire quelque chose, j’ai fait ce que j’ai pu mais la, je ne sais plus, alors bougez vous le cul, si vous y tenez. La mienne de mère elle est morte hier. Appelez le 911. Moi je me tire, c’est trop dur, je l’ai ramené, je l’ai soigné à ma façon, ça ne suffira pas.
– Vous êtes qui ?
– Personne, j’ai juste pris soin de votre maman, maintenant, faites le, vous. Et j’ai raccroché, et je suis reparti, sans rien, chez moi.
J’ai claqué la porte quand même cette fois. J’ai marché. Le 805, j’en voulais plus, trop speed. Alors j’ai marché longtemps.
Helsein, je l’aurais bien revu, mais c’était mal barré, elle m’aurait jeté.
J’étais sûr d’être viré, et je n’aurai pas de deuxième chance. Alors encore des annonces et un rendez vous ailleurs, pour ma chérie , c’était tout de même ma chérie.

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